C’est pour ça que je ne mets pas de lunettes, c’est pour ne pas me voir vieillir.
Bam !
Cette phrase est tombée là comme ça.
J’avais mon mug de café chaud entre les mains. Mon ordinateur était ouvert sur un tableau Excel avec beaucoup trop de chiffres à mon goût — ben oui, moi, je préfère les lettres, ce n’est pas un scoop. Je m’étais dit qu’aller procrastiner dans un café m’aiderait à avancer sur ce budget — oui, oui, je sais, c’était une très mauvaise idée, pas besoin de me faire les gros yeux.
Et voilà qu’une femme à la table voisine prononce cette phrase.
« C’est pour ça que je ne mets pas de lunettes, c’est pour ne pas me voir vieillir. »
Les mots ont flotté dans l’air, légers en apparence, avant de me percuter, tels des électrochocs.
Elle, elle les a prononcés comme une plaisanterie. Alors qu’en réalité, ils disaient bien plus que ce qu’ils paraissaient.
Ne pas mettre de lunettes.
Ne pas trop se voir.
Flouter ses contours.
Faire l’autruche en somme. Même si entre nous, faire l’autruche n’est pas franchement plus flatteur, puisqu’elle montre surtout son derrière au reste du monde. Je vous laisse méditer là-dessus.
Bref.
Cette phrase m’a fait penser à toutes les stratégies, conscientes ou non, que nous développons pour ne pas regarder le temps passer. De styles vestimentaires discutables, de coupes de cheveux hasardeuses en passant par des produits dits miraculeux et des heures à la salle de sport.
Par besoin de se protéger.
Vieillir, chez nous, les femmes, n’est jamais neutre. Ce n’est pas juste une question d’années qui s’additionnent. C’est un corps qui change sous un regard social exigeant. C’est une injonction permanente à rester désirable, fraîche, « comme avant », voire mieux qu’avant.
Alors on fait comme si cette pression n’existait pas.
On n’en parle pas sérieusement.
On fait comme si on gérait aussi bien qu’une loutre face à un anaconda.
Mais derrière l’humour, il y a souvent une inquiétude plus profonde : celle de devoir renoncer à une version de soi que l’on a aimée ou d’accepter que le temps passe, alors même qu’on n’a pas réussi à s’aimer - vous me suivez toujours ?
Peut-être que les lunettes ne sont qu’un prétexte, finalement.
Une manière douce de garder le monde légèrement flou, le temps de s’habituer à celle que l’on devient.
Parce qu’au fond, vieillir n’est pas un défaut de vision.
C’est un apprentissage. Lent. Fragile. Profond. Sans mode d’emploi.
Alors, peut-être qu’apprendre à se regarder est la base de toutes nos libertés, celle qui nous permettra de profiter de chaque moment de cette vie ! Car vieillir est une chance, ne l’oublions pas.